À 15 ans : le football, tous les jours
J'ai 15 ans, je suis en seconde et j'ai un rêve : devenir footballeur professionnel.
Je joue attaquant au Club Franciscain, au pôle espoir de la Martinique et en sélection de Martinique. Mon profil : plutôt rapide et puissant.
Je suis discipliné, assidu, bosseur : je m'entraîne sept jours sur sept, entre le pôle, mon club et la sélection.
Et en plus, le matin, je fais du renforcement, mais sans aucun programme. C'est un problème, mais à ce moment-là, je ne le sais pas encore.
Depuis mes 14 ans, j'ai des ostéochondroses de croissance. Chez un adolescent qui grandit, les zones où les tendons s'attachent à l'os sont encore du cartilage et à force d'entraînement elles s'irritent. Chez moi, c'est le pubis, le genou et le talon.
Ça me fait mal par moments, selon l'intensité des entraînements et des matchs. Mais ce n'est pas ce qui me fera arrêter le foot.
Limoges : la première blessure
Cette année-là, je pars à Limoges, en métropole, pour le championnat de France UNSS. On arrive et, dès le lendemain, on joue à 8 heures du matin. Il fait -2 °C. Le climat n'est pas du tout le même et ne parlons pas du décalage horaire.
Pendant tout le tournoi, je n'ai aucune douleur. Mais je joue en dessous de ce que je sais faire, plutôt par manque de confiance en moi et je me rends compte que je n'ai pas encore le niveau pour aller plus haut.
Puis on rentre. Le lendemain ou le surlendemain, je ne sais plus, on joue un match de championnat avec le pôle espoir. Et là, au bout de dix minutes, je sens la déchirure, aux ischio-jambiers, les muscles à l'arrière de la cuisse.
C'est à ce moment-là que je comprends ce que ça fait d'être blessé, parce qu'avant, ça n'avait jamais vraiment été le cas.
C'est le début de mon cauchemar.
Mon coach me dit alors d'aller voir le kiné. Les séances, c'est beaucoup de cryothérapie, des massages, du renforcement et des étirements.
Pendant cette phase, je ne suis pas plus inquiet que ça. Je me dis que c'est juste une petite blessure et que dans deux semaines je reprendrai comme si de rien n'était.
Au bout de deux semaines, effectivement, je n'ai plus aucune douleur. Donc je reprends l'entraînement comme si de rien n'était. Erreur de débutant : je rechute dans les premières minutes.
Alors je me dis que ce n'est pas possible, que je suis maudit. Pourquoi ça fait mal, alors que ça ne faisait plus mal ?
Le kiné me dit que j'ai repris trop fort. Donc on repart sur deux semaines de traitement et de repos, puis sur une reprise progressive. Et cette fois, ça marche.
Je n'ai plus vraiment de douleur, mais je suis à 70 %. Ça me frustre et j'ai aussi cette peur de me reblesser.
Un mois après, je suis à 90 %. Puis, quelques jours plus tard, à 100 %.
Et à 100 %, je me reblesse, sur une accélération à l'entraînement. Ce n'est pas aussi grave que la première fois, mais c'est la même sensation qu'au début. J'arrive à m'arrêter juste avant que ça s'aggrave.
Ce qu'il m'aurait fallu
À ce moment-là, j'ai tout simplement besoin de comprendre comment mon corps fonctionne. Je sais que c'est un muscle, mais je ne sais pas comment il fonctionne. Je sais où sont les ischio-jambiers, mais je ne sais pas qu'il y en a trois, ni à quoi ils servent.
Et je ne me rends pas compte que je ne connais pas mon corps.
Mon renforcement du matin en est un bon exemple : je m'entraîne beaucoup, mais au hasard. Comme il n'y a aucune progression, rien ne prépare mes ischio-jambiers à une accélération à 100 %.
C'est comme un pilote de Formule 1 qui ne saurait pas ce qu'il y a dans sa voiture : c'est aberrant.
Ce qu'il m'aurait fallu, c'est quelqu'un qui s'assoit avec moi pendant dix à quinze minutes et qui me fait un mini-cours : un peu d'anatomie, de physiologie musculaire et pourquoi pas de biomécanique.
Ça aurait naturellement éveillé une curiosité et ouvert une porte dans le cerveau, par laquelle je serais peut-être entré pour en savoir plus.
Les rechutes
Donc je retourne voir le kiné. On refait la même chose, mais avec du renforcement un peu plus intense et fait autrement.
Quelques semaines après, je suis de nouveau sur les terrains et je continue le renforcement à côté. Tout va bien : je joue correctement, je progresse. Mais je ne suis jamais complètement à 100 %, plutôt à 80 ou 85 %, parce que je sens que ça peut revenir à tout moment. C'est une sensation particulière. Alors je retiens ma vitesse et aussi ma puissance : par exemple, je ne frappe jamais à fond.
Arrive la saison suivante. Je suis en première, toujours au pôle espoir, au lycée du François. Dès le premier match officiel, après quelques minutes de jeu, je veux monter à 90 %. Je sens la blessure. Alors j'arrête le match, parce que je ne veux pas prendre de risque.
Je suis dégoûté, parce que je me voyais faire une excellente saison. Je voulais finir meilleur buteur et plusieurs échéances m'attendaient, dont le tournoi U17 Paul Chillan et deux ou trois détections pro.
Mais bon, la saison se déroule quand même. Elle n'a rien d'incroyable, au contraire, elle est médiocre. Au tournoi Paul Chillan, on finit quasiment derniers, on prend 5-0 contre la Guadeloupe et je ne marque aucun but. J'ai aussi quelques rechutes, sans rien d'alarmant : à chaque fois, je sens la gêne, donc je baisse l'intensité. En gros, je suis constamment à 80 %, parce que dès que je passe à 90, la gêne revient et je redescends à 80. Malgré ça, je reste dans l'optique d'aller de l'avant.
Puis arrive juillet, pendant les vacances, avec un rassemblement de la sélection. Je m'en souviens comme si c'était hier. On joue un match amical contre la catégorie en dessous et je commence remplaçant. Quand j'entre, sur ma première accélération, je pars marquer. Je marque, mais ma jambe me lâche.
C'est une grosse déchirure, au même endroit, pire que la première. Alors je fonds en larmes : c'est la blessure de trop.
Le dernier essai, puis l'arrêt
La saison d'après, je quitte donc le Club Franciscain pour la JS Eucalyptus et je ne suis plus au pôle espoir. J'aime le foot et je ne veux pas arrêter, mais je ne peux pas me permettre de jouer dans une catégorie supérieure. Alors je vais jouer avec mes potes, pour m'amuser, à 80 %.
Ça dure jusqu'au jour où le pôle espoir me rappelle. Ils cherchent un attaquant pour le championnat de France UNSS, à Limoges : le même tournoi qu'il y a deux ans, celui des -2 °C. Au début, je refuse, car je sais ce qui va se passer. Mais les coachs et mes anciens coéquipiers réussissent à me convaincre. Il faut dire que l'enjeu est grand : des recruteurs, de la visibilité et surtout, le vainqueur part affronter les meilleurs pôles d'Europe. Alors je me dis que c'est l'occasion d'essayer, une dernière fois, d'atteindre le haut niveau.
Le tournoi arrive, en mars. Au premier match, je décide de jouer à 90 %. Je joue très bien, je marque deux buts et on mène 2-0. Je redécouvre la vraie sensation de jouer au foot, avec l'intensité et l'adrénaline et je me dis : est-ce qu'il n'y a pas moyen d'y arriver, finalement ? Malheureusement, le match tourne : on se fait rattraper, puis on est menés 3-2. Alors, dans les cinq dernières minutes, sous la pression, je décide de monter à 100 %.
Évidemment, c'est la goutte de trop pour mon corps : dès la première accélération, je sens, au même endroit, le début de la douleur que je redoutais tant.
Je suis effondré. Et c'est à ce moment-là que je comprends que mon rêve de devenir footballeur professionnel ne se réalisera jamais.
Après ce tournoi, je ne joue plus au foot, jusqu'à la reprise de juillet. Là, un des coachs de la JS Eucalyptus me motive à reprendre. Il croit en moi et il dit qu'il fera tout pour que j'aie un bon suivi médical en cas de rechute.
La reprise se passe très bien : je suis à 90 %. Puis je monte à 100 % et je rechute.
Mon coach tient parole : on voit le kiné, je fais ma rééducation, puis ma préparation physique pour le retour.
Arrive le dernier match amical avant le début de la saison. À l'entraînement, j'ai de très bonnes sensations, des sensations que je n'avais pas eues depuis longtemps : je me sens léger, réactif et super motivé. Dès le début du match, tout me réussit et je marque même un but. Puis, juste avant la mi-temps, sur une accélération, la douleur revient, toujours aux ischio-jambiers. Cette fois, je comprends définitivement que le foot, pour moi, c'est fini.
Un plan B qui devient un choix
Ensuite, je traverse une petite phase de dépression. En parallèle, je suis en première année de médecine : je veux devenir médecin ou kiné, un peu par défaut, parce que je ne sais pas vraiment quoi faire. Mais je n'y vais plus.
Ça dure deux mois. Puis, grâce à mon entourage, je me reprends en main et je cherche ce que je veux faire.
Je me réinscris en première année, puisqu'à l'époque il faut passer par là pour devenir kiné et je cherche aussi un plan B : quel autre métier je pourrais faire ? C'est comme ça que je tombe sur ostéopathe, par hasard.
Évidemment, j'ai déjà vu des ostéopathes et je sais à peu près ce que c'est : « remettre les os en place ». Mais en fait, c'est tout ce que je sais de ce métier.
Or, à ce moment-là, comprendre comment le corps fonctionne devient une obsession et j'ai besoin d'un cadre pour l'apprendre. Alors je regarde à quoi ce métier correspond et je découvre une école à Cachan, Ostéobio.
Médecin ou kiné, c'étaient des choix par défaut. Là, pour la première fois, je choisis vraiment : cette école peut me donner des réponses et m'expliquer pourquoi mon corps a lâché.
En plus, elle est en métropole. Donc je vais pouvoir partir, loin du foot et me retrouver seul face à mon objectif du moment : devenir un expert du corps humain.
Cachan, Massy, Nanterre : apprendre le métier
Je pars donc à Cachan, pour cinq ans d'études. Là-bas, il n'y a pas de moment en particulier, pas de déclic comme on pourrait le penser.
Mais s'il faut en choisir un, c'est le club de rugby de Massy, en fin de troisième année, où j'interviens comme étudiant en ostéopathie. Là, je me rends compte à quel point les joueurs connaissent mal leur corps et à quel point, adolescent, on peut être têtu ou, à l'inverse, perdu.
Moi, à 15 ans, j'étais insouciant.
Je me rends compte aussi que j'ai progressé : j'en sais maintenant assez sur le corps humain pour commencer à transmettre.
Il y a ensuite le tournoi de basket avec l'équipe de Nanterre. J'y suis soigneur et je fais exactement ce que j'imaginais de ce métier.
Pendant ce tournoi, je comprends qu'être un bon soigneur, ce n'est pas seulement être bon en technique, mais surtout savoir gérer l'humain : prendre en compte l'émotion, l'engagement du patient, sa relation avec la blessure, le stress, entre autres. Car on ne soigne pas un ensemble d'articulations, mais un être humain.
Le retour en Martinique
Diplômé en juillet 2025, je rentre en Martinique, parce que j'y ai grandi et que ma famille et mes amis y sont.
Mais je rentre surtout pour transmettre ce que j'aurais eu besoin de comprendre à 15 ans : d'abord aux jeunes sportifs de chez moi et plus largement à toute personne qui veut comprendre son corps.
Dès mon retour, j'exerce à Rivière-Salée. En parallèle, je rejoins le club de futsal du François, la ville où j'ai grandi et j'accompagne ses joueurs, dont des jeunes, pendant quelques mois. Me voilà de l'autre côté.
Et en octobre 2026, j'ouvre mon propre cabinet, au Saint-Esprit.
Aujourd'hui, au cabinet
Au cabinet, une consultation dure 45 minutes. Avec chaque patient, du moins avec ceux qui le veulent, je prends cinq minutes, voire dix, ou même autant qu'il faut, pour expliquer. C'est le mini-cours que j'aurais voulu avoir à 15 ans.
Le patient sait alors ce que j'ai trouvé, ce qu'il doit faire, ce qu'il ne doit pas faire et qui il peut aller voir pour aller encore mieux. Car certaines situations ne relèvent pas de l'ostéopathie, ou pas d'elle seule.
Ainsi, quand il sort du cabinet, il sait exactement ce que j'ai fait, mais aussi pourquoi je l'ai fait. Et s'il revient, il sait pourquoi il revient.
L'idée, c'est aussi d'enlever cette image de magie que beaucoup prêtent à l'ostéopathie.
Il existe plusieurs approches en ostéopathie. La mienne est dite structurelle, ou biomécanique. En savoir plus